Revue écrite par
GABRIEL BAURET,
Commissaire indépendant et professeur
Le texte ci-dessus, que l’on peut lire comme une déclaration d’intention, comporte à mon sens deux points intéressants :
– Il émane d’une personne dont la pratique est fortement marquée par une enfance passée sur un territoire isolé, à savoir une île, mais aussi par une population soumise à une forme d’insécurité, dont l’existence est instable, l’identité difficile à cerner.
La mentalité insulaire est en effet une réalité : vivre sur une île affecte la psychologie ; quant à cet autre caractère propre à Taiwan, il est difficile pour moi d’en juger, mais il est important de le prendre en compte. Notamment parce qu’il semble ici influer sur la motivation du photographe.
– D’autre part, l’ambition affichée est de considérer la photographie comme un outil de questionnement à travers les rencontres qu’elle permet ou qu’elle provoque ; et plus ambitieux encore, on annonce une approche à caractère philosophique. Quant au territoire sur lequel la photographe opère, il est clairement défini comme celui de l’espace urbain.
Si je reprends et insiste sur ces différents points, c’est qu’ils revêtent un caractère ouvertement programmatique. Ils lient la photographie à un projet de haut niveau. Ils désignent une direction dans laquelle la pratique est engagée, une pratique indissociable d’un propos. Lorsque je regarde les photographies de Nai-Wen, je reconnais en effet le territoire qui est exploré : le paysage urbain, la rue.
J’identifie la photographie comme support, véhicule de rencontres qui ne pourraient sans doute se faire sans elle. Je découvre un ensemble de sujets humains dont la diversité s’affiche clairement, et je devine qu’ils sont pris au hasard des rencontres. J’imagine l’auteur des photographies naviguer au milieu d’une vie plutôt nocturne et rencontrer des êtres marginaux avec lesquels peuvent se créer des complicités.
Est-ce que celles-ci dépassent l’instant de la prise de vue ? l’image ne le dit pas et peu importe en fin de compte. À ces rencontres se mêlent – mais je n’ai eu accès qu’à la planche affichée dans la page flickr – des objets, des animaux, des intérieurs dont la présence est en décalage avec la préoccupation première qui est sociale.
On se demande alors si le motif de la photographie ne serait pas une pérégrination assez libre à l’intérieur d’un territoire plutôt qu’une approche plus ou moins méthodique d’une population. Et peut-être que le territoire en question n’est pas géographique. Ne s’agit-il pas tout simplement de la nuit ? Un univers qui attire depuis toujours les photographes aussi bien que les écrivains.
Si je pose ce type de questions, c’est pour souligner l’importance de l’existence d’une démarche, d’un projet. Car même derrière le désordre ou la liberté apparente de certaines œuvres photographiques, il y a toujours une cohérence ; une préoccupation qui domine, s’impose, et qui consiste parfois en un refus de créer du sens. Ou de laisser apparaître une signification particulière.
Dans ce cas, ce n’est pas dans ce qui est représenté que réside le sens, il faut le trouver dans la personnalité de celle ou celui qui photographie. J’adhère tout à fait au concept de photographie « intuitive », mais l’intuition ne doit pas rester au stade de l’expérience, elle doit déboucher sur une découverte. Comme dans une enquête policière. L’intuition sert l’objectif.
Il faut au départ chercher à construire quelque chose de cohérent, selon une méthode, à partir de certains critères (sur le fond et dans la forme), même si par la suite, on est amené à déconstruire ou remettre en question l’ordre qui aura été défini. Si j’introduis ces réflexions, c’est que les quelques images de Nai-Wen que je vois ici ne révèlent pas sur le fond une démarche suffisamment cernée. Elles sont de l’ordre de l’instantané, de la rencontre furtive ; certes, elles esquissent un territoire, mais de façon encore assez floue. L’ensemble a tendance à s’éparpiller. Il resterait à parler de la forme photographique, du style.
C’est ce qui est le plus aisément perceptible ici. On sent l’influence d’un courant incarné par Anders Petersen, mais aussi Daido Moriyama, et auquel une jeune génération de photographes est très sensible. Un courant qui contraste avec une photographie lisse et colorée, sage et délicate. Il est important de rappeler qu’il ne faut jamais dissocier la forme du fond. La forme sert l’intention, la vision, si la photographie n’est que forme, elle est décorative ou simple effet de mode.
Dans les travaux de Petersen et Moriyama, on éprouve le sentiment d’une certaine brutalité, une violence de la forme, un refus de faire une image léchée, joliment composée, équilibrée, stable. Mais cette démarche n’a de sens que si on la rattache à la personnalité du photographe et à ce qu’il veut dire. Elle est portée par une vision du monde. Il faut que la forme vienne de l’intérieur, elle ne doit pas se limiter à de simples effets. La photographie est un mode d’expression.










