Bénédite Topuz

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Bénédite Topuz

Dimanche

de Bénédite Topuz (France)

À l’aube de ses 80 ans, j’ai commencé à prendre mon père en photo, un jour, sans y prendre garde.
Je l’ai suivi, mon appareil à la main.
Sans doute la conscience accrue de sa disparition possible.
Sans doute une soif de dire et de montrer des sentiments que je n’osais partager auparavant.
Sans doute un besoin vital d’inverser les rôles et de prendre le pouvoir.
Mais surtout cette envie profonde d’aller dans l’intimité de mes émotions,
Ce besoin de ne pas attendre qu’il soit trop tard.


Portfolio du workshop L’Oeil Sensible avec Claudine Doury, Mars 2016.

Revue écrite par MARTA DAHÓ,
Commissaire indépendante et professeur d’Histoire de la photographie

Chère Bénédicte,

Tout d’abord, je vous félicite d’avoir osé vous consacrer à ce que vous considérez vous-même comme votre vocation authentique et de votre courage de vous lancer dans la réalisation de ce rêve. C’est admirable.

La proposition que vous exposez dans le portfolio me semble être l’excellent début d’une chose que j’imagine et que – je l’espère – vous pourrez continuer à développer. Elle ne me donne pas la sensation d’être une chose achevée, mais bien au contraire le fruit de premiers tâtonnements et d’une recherche. Au fil des années, il est compréhensible que nous développions une sensibilité différente de celle de nos parents et, dans votre cas, l’idée de prendre en photo votre père de manière assidue, consciente et avec assez d’ouverture pour que l’inattendu puisse se produire en le photographiant peut représenter un réel intérêt.

Dans l’interview filmée, vous évoquez une question qui je crois, d’une certaine manière, se reflète dans le travail présenté : vous visez une prétendue scission entre le style documentaire et le style que vous nommez « intimiste », ainsi que la nécessité, en fin de compte, de choisir entre l’un des deux. La nécessité de s’affirmer dans une certaine modalité expressive est tout à fait normale ; dans votre cas cependant, il faudrait peut-être réfléchir à la question des éléments réellement mis en jeu pour pratiquer la photographie dans un « style documentaire » ou « poétique ». Les styles ont également leurs propres clichés, répondant eux-mêmes aux attentes de leur contexte de diffusion respectif. C’est pourquoi il serait particulièrement intéressant que vous puissiez vous donner le temps d’analyser en profondeur ce que ces styles mettent en jeu, ce qui les définit, ce qu’ils vous laissent exprimer, quelles nuances ils contribuent à proposer...

J’ai le sentiment que, dans votre travail personnel, et plus particulièrement dans Dimanche, vous manifestez beaucoup plus d’inertie dans votre travail pour la presse ; comme si ces règles inconscientes que vous maitrisez avec aisance dans le cadre de votre travail commercial étaient transposées dans vos choix déterminant le « quoi » et le « comment » photographier votre père. Cependant, s’il y a bien une chose qui distingue le travail personnel des missions confiées, c’est justement votre liberté : liberté de temps, de style et de narration. Dans Dimanche, vous n’avez personne à convaincre ; vos images ne subissent ni la contrainte de l’éloquence de l’information ni le fonctionnement de l’illustration de textes. En somme, elles sont votre espace pour « être », pour « être avec lui » d’une façon qui vous permette aussi de vivre et de découvrir d’autres choses.

Par conséquent, au-delà du choix d’un style, il faudrait réfléchir aux connotations implicites endossées par ces modalités de travail, toujours absurdement dissociées entre le prétendument informatif et le probablement subjectif. La vraie question, donc, n’est pas dans le style que vous décidez d’assumer – et qui, dans la sphère personnelle, pourrait idéalement et naturellement naître de votre approche et de votre processus créatif, mais surtout dans votre propre conception de la photographie. De quelle nature est votre pratique photographique ? Que faites-vous réellement avec ce medium ?

Dans votre portfolio, vous avez choisi un curieux mélange d’images qui semblent fluctuer entre une documentation de détails significatifs, ayant pour fonction « d’illustrer » qui est votre père, et une approximation un peu plus subjective, plus tactile ou épidermique, dévoilant très bien cette intimité de sensations de corps à corps que vous souhaitez approfondir. Sans hésiter un instant, je vous encouragerais à vous laisser aller dans cette seconde voie. En premier lieu, parce qu’elle semble indiquer une exploration vers quelque chose que vous ne connaissez pas encore et qui se déploie justement dans l’acte de photographier, ce qui merveilleux. En second lieu, parce qu’elle nous permet de faire une distinction : vous ne prenez pas seulement votre père en photo, vous vous photographiez avec lui.

Il me semble que, dans d’autres images – et je me trompe peut-être totalement – vous faites une sorte de geste d’indication, une espèce d’« il est comme ça, il a ces loisirs », ou « ceci parle de sa manière d’être, il lit beaucoup, il aime son jardin », etc. En réalité, vous illustrez une idée (la vôtre) de votre père qui, selon vous pourrait être susceptible d’être comprise par le spectateur. Mais, aussi habituel soit-il pour vous, cela vous semble-il un principe approprié pour réaliser un travail personnel avec votre père ? Ne vous semble-t-il pas qu’au lieu de prendre des photos en vous questionnant sur la manière dont elles seront comprises par le spectateur, il serait beaucoup plus intéressant de ne considérer que vous deux, et d’oublier ainsi les spectateurs de vos photos ? Je prends un exemple : la photo de la boîte de médicaments : quelle Quelle importance a-t-elle pour vous ? Qu’est-ce que cela vous permet-il réellement de transmettre ? Pour qui prenez-vous cette photo ?

Vous semble-t-il que vous vous exprimez avec tout votre être et toute votre intensité à travers ces images ? Il me semble que non, non pas parce que vous ne disposez pas de cette énergie, bien au contraire ! Vous l’avez, mais je crois que vous êtes un peu « corsetée ». Et, bien qu’il ne s’agisse pas de vous expliciter les choses d’une quelconque manière, ni d’opter sans raison pour un style expressionniste, je pourrais peut-être vous aider à vous sensibiliser un peu davantage : peut-être, d’une manière « corporelle », sur ce qui vous arrive dans ces moments partagés avec votre père, avec une attention particulière sur ce qui peut émerger du présent, du passé, de ce qu’il représente pour vous maintenant ; sur votre relation ; tout en trouvant le moyen pour que tout cela puisse affluer de votre appareil photo jusqu’aux images.

Les photos sur lesquelles vous êtes beaucoup plus proche de lui de lui transmettent quelque chose de différent, elles ont une autre force et une autre intensité. Il s’y passe quelque chose, les portes s’ouvrent pour expérimenter la relation avec le corps d’un autre, selon un autre point de vue. Elles me semblent être un bon chemin à explorer : ne l’empruntez pas cependant comme s’il s’agissait d’une finalité en soi. Finalement, la vraie question est que les photos puissent être avant tout le« résidu » d’une expérience vécue, plutôt que la « représentation » de quelqu’un, qu’aucune photo ne peut restituer réellement.

Ces photos de proximité physique avec lui m’ont rappelé également deux travaux totalement différents mais tous deux merveilleux. Je vous les signale afin que vous puissiez jeter un œil sur les approches très différentes des deux auteurs : Primo campo de Marina Ballo (http://www.marinaballocharmet.com/progetto/primo-campo) et le projet Moises de Mariella Sancari (http://marielasancari.com/).

Je crois que l’exploration d’autres manières pourrait être pour vous d’une grande utilité. Cherchez des références dans le monde de l’art, étudiez l’immense diversité des méthodologies, des processus artistiques... Les interviews sont également une source formidable pour connaître les usages d’un medium par un auteur, prendre conscience de sa propre vision de la photographie, ou tout du moins à ne pas la considérer comme « acquise ».

Sans pour autant devoir choisir entre une direction stylistique ou une autre, laissez-vous simplement aller à considérer les multiples possibilités qui, de fait, se déploient devant vous : au fond, vous identifierez chaque fois celle qui fait le plus « sens ». De cette manière, Dimanche peut devenir quelque chose de puissant et de réellement transformateur, comme peut l’être tout processus de création. Avant de poursuivre votre route, il vous arrivera peut-être de briser certaines habitudes qui auparavant vous procuraient un sentiment sécurité, mais qui dans le même temps étaient des obstacles au moment de vous exprimer librement.
Si le désir de raconter et d’exprimer plus intimement vos émotions est trop conditionné par des contraintes, mettez fin à ces habitudes, déplacez-vous, localisez-vous ailleurs et surtout, n’oubliez pas d’éprouver ce qui est en train de vous arriver, ce qui est en train de vous arriver à vous deux. Je vous recommande cette vidéo : un cours de Gilles Deleuze. Même s’il s’agit du cinéma, il peut être une source d’inspiration pour la photographie :

https://www.youtube.com/watch?v=dXOzcexu7Ks

Tous mes vœux les meilleurs,

Marta

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